Œuvrer pour la parité dans le secteur scientifique

LONDRES – Il y a deux ans, les Nations Unies faisaient du 11 février la Journée internationale des femmes et des filles de science. À l’occasion de cet hommage, il convient de songer aux innombrables contributions que nos savantes ont apportées à la science et à la technologie.


Mais plus important encore, réfléchissons aux raisons pour lesquelles l’ONU a pris cette décision. Pour résumer, les femmes rencontrent depuis bien longtemps des obstacles dans la poursuite de leur carrière scientifique, et il incombe à la communauté scientifique mondiale de renouveler son engagement consistant à faire d’elles les partenaires à part entière du progrès de la connaissance humaine.

La découverte scientifique bénéficierait immensément d’une pleine parité des sexes en la matière. L’an dernier a marqué le 150e anniversaire de la naissance de Marie Curie en Pologne, l’une des plus grandes scientifiques de tous les temps. Elle fut la première femme à recevoir un prix Nobel, la seule à en obtenir deux, et de nouveau la seule à se voir décerner cette distinction dans deux matières scientifiques différentes : physique en 1903 and chimie en 1911.

Marie Curie a rencontré de gigantesques obstacles au cours de sa carrière. En 1891, empêchée d’étudier ou de travailler dans les universités de Pologne, elle rejoint la Sorbonne à Paris. Aux côtés de son époux Pierre Curie, elle conduira des recherches révolutionnaires dans le domaine de la radioactivité. Mais lorsque leurs travaux à tous les deux seront nominés en 1903 pour le prix de physique, son nom sera oublié. Après réclamation de son époux, le comité Nobel acceptera de faire une exception, et Marie Curie sera ainsi récompensée elle aussi (un prix que les époux Curie partageront également avec le physicien français Henri Becquerel).

Beaucoup de choses ont changé depuis, et la parité dans le domaine scientifique s’est considérablement améliorée. Le programme des récompenses L’Oréal-UNESCO pour les Femmes et la Science, par exemple, qui rend hommage aux chercheuses travaillant dans les sciences de la vie et la physique, en est aujourd’hui à sa 20e édition. À ce jour, figurent parmi les lauréates un certain nombre d’expertes dans des domaines allant de l’électronique quantique à la biologie moléculaire (dont l’une d’entre nous, Vivian Wing-Wah Yam, qui a remporté le prix en 2011).

La parité réelle dans le domaine scientifique demeure cependant un horizon lointain. Comme le révèlent les chiffres, l’inégalité des sexes est omniprésente dans la quasi-totalité des domaines scientifiques, la discrimination institutionnelle entravant encore aujourd’hui les carrières féminines et l’innovation scientifique.

Cette inégalité en matière scientifique débute au plus jeune âge. Dès l’école primaire, on dissuade les jeunes filles d’entreprendre une carrière dans les mathématiques et les sciences, et ce phénomène se poursuit jusqu’à l’université, où les femmes sont moins nombreuses que les hommes à étudier pour un doctorat, à occuper des postes de recherche, ou à rejoindre le corps professoral. Moins de 30 % des chercheurs de la planète sont de sexe féminin.

Même pour celles qui parviennent à franchir la marche universitaire, l’ascension est ralentie par de moindres opportunités de subventions, de promotions, et de leadership. Pour le constater, il suffit d’observer les taux de publication. Le rendu de travaux universitaires est essentiel à l’avancement de carrière, or les études révèlent que les femmes publient moins d’articles que leurs collègues masculins, qu’elles ont moins de chance de figurer en tant qu’auteur principal, et qu’elles procèdent rarement aux révisions.

Pire encore, le harcèlement sexuel est très présent dans la recherche et les industries liées aux sciences. Comme dans de nombreuses autres professions, la communauté scientifique doit absolument faire plus pour lutter significativement contre ce problème.

Par un effet cumulatif, cette discrimination prive le monde de talents scientifiques féminins. Même à niveau élevé de diplômes scientifiques, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à demeurer dans leur domaine d’études, et à voir un jour leurs travaux reconnus. Sur 599 prix Nobel décernés depuis 1901 dans le domaine des sciences, seuls 18 l’ont été à des femmes, soit seulement 3 % du nombre total.

De l’université jusqu’aux entreprises technologiques, des changements majeurs sont nécessaires pour bâtir la parité dans les domaines liés aux sciences. Des correctifs simples sont possibles dans plusieurs secteurs spécifiques. L’intégration d’un plus grand nombre de rédactrices en chef dans le domaine des publications scientifiques permettrait par exemple d’élever le pourcentage de femmes apparaissant dans des publications revues par des pairs.

Des ajustements de plus grande ampleur sont également envisageables. Une récente étude sur les programmes de subventions au Canada a révélé que lorsque les évaluateurs étaient formés à la discrimination sexuelle, la répartition des subventions se rééquilibrait naturellement. La mise en œuvre d’efforts similaires de sensibilisation dans d’autres pays pourrait faire évoluer profondément la manière dont les subventions scientifiques sont allouées – et le nombre d’octrois en faveur de femmes.

Ce type de mesures spécifiques peut s’avérer bénéfique. Mais il incombe plus largement à la communauté scientifique mondiale d’œuvrer au-delà des solutions ponctuelles, en s’attaquant à l’inégalité sexuelle de manière beaucoup plus globale. Institutions universitaires, centres de recherche et employeurs du domaine scientifique doivent s’engager pour la diversification de leur base de recrutement, en renforçant les efforts d’identification et de réponse aux discriminations. Par ailleurs, en améliorant les compétences culturelles (la capacité à reconnaître et contrecarrer les préjugés), les organisations peuvent créer des environnements qui soient équitables ainsi que physiquement, spirituellement, socialement et émotionnellement sûrs pour les femmes et les hommes.

De nombreux secteurs devront coopérer si nous entendons atteindre la parité, la diversité et l’inclusion dans le domaine des sciences. Cela prendra également des années. Mais 150 ans après la naissance de Marie Curie, il est grand temps de fournir cet effort.

C’est pourquoi à l’occasion du 11 février, tandis que le monde observe la troisième Journée internationale des femmes et des filles de science, les scientifiques de toutes disciplines doivent prendre un instant pour réfléchir à tout ce qu’ont accompli leurs collègues féminines, et à tout ce qu’il nous reste encore à découvrir.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Stephen Matlin est professeur adjoint à l’Institute of Global Health Innovation, Imperial College London. Vivian Wing-Wah Yam est professeur de chimie et d’énergie à l’Université de Hong Kong. Henning Hopf est professeur à l’Institute of Organic Chemistry, Technische Universität Braunschweig. Alain Krief est directeur exécutif de l’International Organization for Chemical Sciences in Development, professeur émérite au département de chimie de l’Université de Namur en Belgique, et professeur adjoint au HEJ Research Institute of Chemistry, Université de Karachi. Goverdhan Mehta est professeur d’université distingué et président du conseil de la School of Chemistry de l’Université d’Hyderabad.

Par Stephen Matlin, Vivian Wing-Wah Yam, Henning Hopf, Alain Krief et Goverdhan Mehta

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