Ce qui est par contre nouveau, et encourageant, est l’attention accrue portée à ce problème. L’an dernier à Davos, j’ai contribué au lancement du Global Agenda Council on Mental Health (Conseil de l’agenda mondial pour la santé mentale), après qu’une étude du Forum économique mondial et de la Harvard School of Public Health ait estimé que les coûts mondiaux des troubles mentaux pourraient excéder les coûts du cancer, du diabète et des maladies respiratoires combinés au cours des deux prochaines décennies. Compte tenu des enjeux, les arguments économiques et humains à prendre au sérieux la santé mentale sont tout à fait convaincants.

Au moment d’agir, les décideurs politiques devraient garder à l’esprit le fait que les troubles mentaux sont des troubles du cerveau. Ils sont trop souvent perçus comme un problème de caractère ou de manque de volonté, au lieu d’être reconnus comme des graves affections médicales, souvent fatales. Le cerveau est un organe comme un autre. Nous ne devons pas plus incriminer une personne pour un cerveau dysfonctionnel que pour un pancréas, un foie ou un cœur défaillant. Les personnes souffrant de troubles du cerveau méritent exactement le même niveau et la même qualité de soins que ceux attendus pour traiter toute autre partie malade du corps.

Prenons par exemple la dépression, la maladie mentale la plus courante, qui ne doit pas être confondue avec la tristesse, la déception ou la frustration que nous éprouvons tous à un moment ou un autre de notre vie. Dans son récit autobiographique Darkness Visible (Face aux ténèbres) paru en 1989, l’écrivain américain William Styron dit à juste titre que le mot « dépression » est bien faible pour qualifier une maladie invalidante caractérisée par le désespoir, l’impuissance et l’angoisse.

Dans ses formes les plus extrêmes, la dépression peut être tellement paralysante que sortir de son lit ou passer un coup de fil devient impossible. Fonctionner de manière efficace sur le lieu de travail peut présenter de grandes difficultés, une situation reflétée par la reconnaissance croissante d’une condition qualifiée de « présentéisme », une variation de l’absentéisme : les salariés déprimés sont physiquement présent, mais mentalement absents.

Les troubles mentaux conduisent souvent à d’autres problèmes de santé. Les troubles cérébraux comme la dépression et la schizophrénie augmentent sensiblement le risque  de développer des maladies chroniques, notamment les maladies cardiovasculaires et respiratoires. Les personnes souffrant de troubles mentaux et les toxicomanes courent également un risque plus important de contracter des maladies infectieuses comme le VIH/sida.

De plus, les troubles mentaux ont des répercussions considérables sur l’évolution d’autres maladies. Après une crise cardiaque par exemple, le pronostic dépend plus de l’existence ou non d’une dépression que de toute autre mesure de la fonction cardiaque. Pour cette raison, les décideurs et les professionnels de la santé devraient adopter ce simple adage : « pas de santé sans santé mentale ».

En fait, les maladies mentales peuvent être aussi fatales que les maladies physiques. Globalement, le nombre de suicides est plus élevé que le nombre d’homicides. Près de 7 pour cent des personnes affectées par des épisodes dépressifs graves se suicident. Chaque année, plus de 800.000 personnes se suicident dans le monde, tandis que le nombre de personnes marquées par la mort d’un proche est plus élevé encore ; chaque suicide fait plusieurs victimes.

S’attaquer à ce problème nécessite des approches innovantes. Donner accès à un traitement ne suffit pas. Les personnes souffrant de troubles psychotiques peuvent ne pas reconnaître qu’elles sont malades, tandis que les personnes dépressives peuvent être confrontées à un tel dégoût d’elles-mêmes qu’elles ne se sentiront pas dignes d’un traitement. Il est estimé que même dans les pays développés, une personne sur deux seulement souffrant d’une dépression est diagnostiquée comme tel et soignée. Selon l’Organisation mondiale de la santé, de 76 à 85 pour cent des personnes atteintes de troubles mentaux sévères ne bénéficient d’aucun traitement dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.

Des médicaments coûteux, des soins hospitaliers et des séances avec un psychiatre hautement qualifié ne sont pas forcément nécessaires dans tous les cas. Nous n’avons pas l’équivalent d’un vaccin contre la rougeole ou des moustiquaires contre le paludisme, mais des interventions efficaces bon marché sont possibles pour les individus à risque ou souffrant déjà d’un trouble mental. Dans les pays à bas revenus, des membres de la population locale ou de la famille peuvent être formés pour dispenser de brèves psychothérapies en mesure de traiter les formes modérées de dépression ou d’anxiété. Il est également possible de recourir à une thérapie par téléphone ou internet.

Cela étant, force est de reconnaître que le traitement des troubles mentaux est loin d’être infaillible. Sur l’ensemble des personnes soignées, la moitié seulement bénéficie d’un traitement adéquat et dans ce dernier groupe, la moitié environ régresse. La seule façon d’améliorer ces pourcentages est de mieux comprendre le fonctionnement normal et anormal du cerveau. Des recherches sont nécessaires pour mettre au point de meilleurs traitements des troubles du cerveau en général et des maladies mentales en particulier.

Heureusement, d’importantes initiatives lancées l’an dernier vont dans le bon sens. En avril, les National Institutes of Health (NIH) des Etats-Unis ont lancé le projet de recherche BRAIN, parallèlement à des initiatives similaires de l’Union européenne, d’Israël, du Japon, de la Chine, de l’Australie et du Canada. Ces travaux bénéficient par ailleurs d’un soutien sans précédent de la part de plusieurs philanthropes. Aux Etats-Unis par exemple, le Stanley Center for Psychiatric Research a récemment reçu un don de 650 millions de dollars. Au Royaume-Uni, une nouvelle organisation caritative, MQ, octroie des fonds pour la recherche sur les traitements psychologiques.

Des avancées de la recherche biomédicale laissent espérer que de nouveaux traitements des troubles mentaux seront trouvés. En élargissant l’accès aux traitements existants et en investissant dans la recherche de nouvelles thérapies, nous pouvons aspirer à éliminer l’une des causes les plus anciennes et les plus répandues de la détresse humaine.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Thomas Insel est directeur du National Institute of Mental Health (NIMH) des Etats-Unis.

Copyright: Project Syndicate, 2015.
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