Guerres interminables, désastres environnementaux et échecs des états ont laminé le système international d’aide humanitaire au-delà de son point de rupture. Si le HCR et les autres agences d’aide veulent pouvoir répondre aux besoins humains sans précédents, elles devront élargir leur base de soutien. Sans une augmentation massive de l’engagement du secteur privé, que ce soit en termes d’expertise partagée ou de fonds de soutien, nous ne parviendrons pas à aider les millions de personnes qui ont presque tout perdu.

La Syrie est le canari dans la mine de charbon. Ce conflit constitue la plus importante crise humanitaire de notre ère et le pire pourrait être à venir. Le flux de réfugiés vers les pays voisins est d’une ampleur incomparable à ce dont j’ai pu être le témoin auparavant. Au Liban – un petit pays déjà assailli par ses propres difficultés internes – les Syriens représentent maintenant plus d’un quart de la population. Et là comme en Jordanie et en Turquie, les populations locales sont confrontées à la ruine financière en conséquence de l’explosion des prix et des loyers, de la hausse du chômage et de la dégringolade des salaires.

Trouver les fonds pour répondre à la crise s’avère être un réel défi. Mi-décembre, l’ONU a lancé un appel afin de réunir 8,4 milliards de dollars pour assister 18 millions de personnes en Syrie et dans la région. L’appel répond à un changement stratégique par lequel l’ONU espère mettre en place une assistance humanitaire avec des programmes à long terme qui permettront de relancer les économies de la région.

Même si cet appel est entendu et que les fonds sont intégralement réunis, l’argent sera à peine suffisant pour permettre à ces personnes de survivre, de se rassembler et de se reconstruire. Et pourtant, à en juger par les réponses obtenues lors de précédents appels, celui-ci ne sera probablement pas entendu. L’année dernière, un appel lancé pour les réfugiés syriens n’a permis de réunir que 54% de l’objectif. D’autres appels pour d’autres crises internationales n’ont pas fait mieux. Selon les chiffres de l’ONU, aucun appel n’atteint 75% de son objectif. Certain ont même eu des difficultés ne serait-ce que pour réunir un tiers des sommes nécessaires.

Dans le même temps, le système d’asile – une autre méthode classique pour venir en aide à ceux qui en ont besoin – est lui aussi sous pression. Dans la mesure où les crises se multiplient partout dans le monde, les pays riches érigent de nouvelles barrières contre ceux qui recherchent la sécurité. Et les pays voisins de ces crises – qui sont souvent eux-mêmes en difficultés – sont donc laissés à eux-mêmes pour supporter une part croissante du fardeau. Aujourd’hui, près de 90% des réfugiés vivent dans les pays en développement, soit 70% de plus qu’il y a dix ans.

Les canaux migratoires légaux étant épuisés, les réfugiés sont obligés par désespoir de s’en remettre à des contrebandiers peu scrupuleux. Le nombre de personnes voyageant dans des bateaux dangereux et surchargés en Méditerranée, dans l’océan Indien et dans le golf d’Aden est en constante augmentation. Plus de 4 200 personnes sont ainsi décédées ne serait-ce qu’en 2014.

Répondre à ce défi exigera de refondre notre système actuel et de repenser les moyens pour venir en aide aux réfugiés. Le système d’aide humanitaire a été fondé sur la prémisse qu’une aide temporaire serait suffisante pour permettre aux personnes de reprendre le contrôle de leur existence. Mais aujourd’hui, des millions de personnes sont prises au piège de crises semi-permanentes, de moins en moins capables de s’en libérer.

L’aide d’urgence aux réfugiés doit être accompagnée d’un soutien bien plus important aux communautés qui les accueillent. L’aide au développement à long terme – qui globalement se monte à huit fois le montant alloué aux interventions humanitaires – doit être rendue disponible aux pays confrontés à d’importantes vagues de réfugiés, y compris les pays aux revenus moyens comme le Liban et la Jordanie qui ne sont pas normalement éligibles.

Dans un monde de budgets publics rétrécis et d’explosion de la richesse privée, les gouvernements ne sont plus en mesure de fournir le volume d’aides requis. Au-delà d’un soutien financier, il faudrait aussi que le secteur privé s’engage dans la formation, l’éducation, la technologie, et la logistique. Où cela est possible, il faut créer des emplois locaux, pour les réfugiés et les populations locales. Donner aux réfugiés l’opportunité de gagner leur vie permettrait de rompre le cercle vicieux du manque de financement et aiderait à créer et  maintenir les compétences nécessaires pour une éventuelle reconstruction une fois de retour dans leur pays d’origine.

Nous avons sans aucun doute la technologie, les ressources et la compétence pour faire une énorme différence en matière de niveaux de vie partout dans le monde, y compris pour les réfugiés. Et si une application peut se vendre des milliards de dollars, nous devons être capables de trouver les ressources nécessaires pour ceux qui sont pris aux pièges des conflits. La crise en Syrie a mis en lumière l’échec de la vieille approche de l’aide humanitaire. Il est temps de sérieusement réfléchir à en établir une nouvelle.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

António Guterres, ancien Premier ministre du Portugal, est le Haut-Commissaire pour les réfugiées de l’ONU. 

Copyright: Project Syndicate, 2015.
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