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Une Chine libérée du tabagisme

BEIJING – Dans quelques semaines, Beijing appliquera une nouvelle loi anti-tabac interdisant de fumer dans les espaces publics fermés, notamment dans les restaurants et les bureaux.

 

Les publicités pour le tabac seront également prohibées dans les espaces en plein air et les transports publics, ainsi que dans la plupart des médias. Si cette réglementation, approuvée l’an dernier par le Comité permanent de l'Assemblée populaire municipale de Beijing, parvient à s’imposer, les autorités chinoises pourraient décréter une interdiction similaire dans l’ensemble du pays.

Une baisse sensible du tabagisme se traduirait sans aucun doute par de nets avantages en matière de santé publique. Mais est-elle envisageable ?

Avec plus de 300 millions de fumeurs, la Chine représente un tiers de tous les consommateurs dans le monde, et accuse près de 2700 décès dus au tabagisme par jour. Les coûts induits par le traitement des maladies liées au tabagisme, sans parler des pertes de productivité, sont considérables.

Mais jusqu’à présent, la plupart des mesures visant à réduire ou à interdire le tabagisme n’ont rencontré que peu de succès. Malgré le fait qu’elle ait ratifié la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte anti-tabac, la Chine a échoué à tenir son engagement d’interdire de fumer dans les espaces publics intérieurs à partir de 2011. De plus, la production de cigarettes a augmenté de 32 pour cent.

Des interdictions de fumer ont été promulguées dans 14 villes chinoises, dont Shanghai, Hangzhou et Guangzhou, mais elles n’ont pas réussi à réduire la consommation de cigarettes, d’une part en raison du faible respect de la législation et de l’autre parce que la grande majorité des adultes chinois, 73 pour cent d’entre eux, estiment que le tabagisme ne comporte pas de risques sérieux.

(Seuls 16 pour cent ont indiqué qu’ils souhaitaient cesser de fumer). Dans ce contexte, l’intention des autorités municipales de Beijing d’imposer une amende de CNY 200 (€ 30 environ) à quiconque fume dans un endroit public paraît un peu dérisoire.

La question qui se pose d’évidence est pourquoi le gouvernement chinois, qui n’hésite pourtant pas à imposer des politiques paternalistes dans d’autres domaines, n’interdit pas purement et simplement la production et la consommation de cigarettes.

D’autres pays et grandes villes, de la Scandinavie à New York, ont rendu le fait de fumer excessivement cher et illégal dans la plupart des endroits publics.

La raison pour laquelle la Chine ne s’engage pas dans cette voie s’explique par les emplois et les revenus générés par cette industrie. Le quasi monopole d’État, la China National Tobacco Corporation, vend pratiquement toutes les cigarettes consommées dans le pays.

Il est en fait le plus grand producteur mondial, fabricant 2,5 mille milliards de cigarettes par an, pour des revenus s’élevant à CNY 816 milliards (€ 115 milliards), soit de 7 à 10 pour cent du PIB chinois. Même dans un pays autoritaire comme la Chine, la perte d’un tel revenu, sans parler de la colère de 300 millions de fumeurs, font de la prohibition une entreprise excessivement difficile.

Il existe pourtant une alternative qui pourrait contribuer à apaiser les fumeurs et atténuer la perte de revenus liés à une interdiction pure et simple du tabagisme : la cigarette électronique.

Étant donné qu’elle chauffe un liquide, contenant de la nicotine et pouvant être inhalé sous forme d’aérosol, les usagers ne consomment pas le goudron cancérigène de la fumée de cigarette, faisant de la cigarette électronique un substitut nicotinique idéal pour les fumeurs voulant – ou étant contraints – de réduire ou cesser de fumer.

Outre le fait qu’elles sont moins nocives que les cigarettes, les cigarettes électroniques sont un produit d’origine locale, inventé en Chine en 2003.

Mais malgré la progression de l’industrie de la cigarette électronique en Chine – en 2013, la province de Shenzhen abritait plus de 900 fabricants de ces appareils, une hausse de 200 pour cent depuis 2012, représentant plus de 95 pour cent de la production mondiale des e-cigarettes – les cigarettes traditionnelles continuent à dominer le marché chinois.

Comme l’a récemment fait remarquer Yangzhong Huang, maître de recherche en santé mondiale au Conseil des relations extérieures, « si seulement 1 pour cent des fumeurs chinois adoptait la cigarette électronique, cela signifierait un marché de 3,5 millions d’utilisateurs d’une cigarette électronique ». Le monopole d’État chinois pourrait devenir le premier fabricant mondial d’e-cigarettes.

L’une des raisons pour laquelle la Chine n’a pas su tirer parti de l’énorme potentiel de la cigarette électronique est l’absence d’une réglementation adéquate. Les faibles barrières à l’entrée sur le marché encouragent une concurrence intense qui réduit les marges de profit des producteurs et les produits de mauvaise qualité abondent en raison de normes de fabrication insuffisantes. Pour que les cigarettes électroniques remplacent les cigarettes de tabac et compensent la baisse des revenus qui leur sont associés, le gouvernement doit mieux réglementer l’industrie de l’e-cigarette pour garantir leurs innocuité et qualité.

Mais ces efforts ne produiront que peu de résultats sans un changement de comportement des individus. A cet égard, l’interdiction de fumer dans les lieux publics ou lors des événements officiels imposée en 2013 aux responsables du parti communiste et du gouvernement pourrait être utile. Comme l’explique Huang, si plus de responsables adoptent la cigarette électronique, les citoyens ordinaires pourraient leur emboîter le pas.

Il semble que les directeurs de la China National Tobacco Corporation se soient déjà pliés à l’interdiction de fumer imposée par le gouvernement. Qu’ils soient devenus des « vapoteurs » n’est en revanche pas documenté.

L’idée d’une Chine libérée du tabagisme, qui bénéficiera d’un accroissement de la productivité et d’énormes économies en soins de santé, peut sembler chimérique. Mais une interdiction de fumer dans l’ensemble du pays, avec l’alternative fiable (pour les fumeurs et leur budget) de la cigarette électronique, est une manière intéressante de transformer ce rêve en réalité.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Sally L. Satel, médecin, est chercheuse principale de l’American Enterprise Institute à Washington, DC. Sarahann Yeh est étudiante à l’université du Maryland.

Copyright: Project Syndicate, 2015.
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